février 24, 2021

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Le Collectif des citoyens de Mayotte critique le gouvernement sur la gestion de la crise

Estelle Youssouffa, présidente du Collectif des citoyens de Mayotte, peste contre l’Etat pour sa gestion de la crise sanitaire sur l’île.

Mayotte est à court de cercueils et le service de réanimation redoute de devoir laisser dès la semaine prochaine les patients mourir aux urgences faute de place, de personnels, d’équipements… Les mairies ont reçu comme instruction de préparer des pelleteuses pour les tombes. Les familles sont averties que leur proche en état critique ne sera pas automatiquement évacué: les places pour le transport en avion vers les hôpitaux de La Réunion sont rares et chères. Le fameux « quoiqu’il en coûte » présidentiel a ses limites pour la survie des patients mahorais. Ceux qui sont choisis pour être évacués devront survivre aux huit heures de transport jusqu’à Saint-Denis: huit heures en ambulance puis en barge pour atteindre l’aéroport, survivre au décollage, aux longues heures de vol, à l’atterrissage, puis à l’ambulance encore.

Huit heures de périple pendant lesquelles rien ne doit faire bouger la sonde respiratoire et les perfusions qui maintiennent en vie les patients. Certains ne survivent pas à ce voyage censé les sauver et nous ne saurons jamais si c’est parce qu’il a fallu attendre qu’il y ait une place dans l’avion ou parce que le plateau technique à Mayotte n’était pas au niveau. Nous ne saurons jamais si nous aurions pu sauver plus de patients si notre piste avait été assez longue pour accueillir les avions médicalisés nécessaires. La Réunion avertit déjà que sa solidarité sanitaire est comptée et qu’elle ne pourra pas continuer à soulager Mayotte: nous ne savons pas si l’évacuation des patients mahorais vers la Métropole va encore hypothéquer davantage leurs chances de survie. Le voyage vers les hôpitaux parisiens est deux fois plus long, deux fois plus risqué. Et nous nous demandons pourquoi nous, Français de Mayotte sommes devenus les damnés de la République, dont la vie ne vaut rien.

Le 101ème département français niché dans l’Océan Indien meurt en masse du coronavirus: le variant sud-africain décime la population et révèle à tous des problèmes structurels plus anciens. Les chiffres de l’ARS sont terribles (17 morts en une semaine seulement), mais toute l’île sait que l’agence sous-estime l’ampleur de l’hécatombe en ne testant pas systématiquement les corps qui sont souvent enterrés traditionnellement par les familles en dehors du circuit sanitaire. L’Insee rapporte 40% de surmortalité à Mayotte par rapport à 2019: aucune famille n’est épargnée. Chaque matin, la radio locale démarre la musique funèbre et égrène les avis de décès à une fréquence inédite. Les messages de condoléances fleurissent sur Facebook et les enterrements se succèdent: personne n’a jamais vu pareil carnage. L’espérance de vie est plus courte à Mayotte qu’en métropole: nos anciens sont peu nombreux et les premiers à partir à cause de la pandémie. Avec cette deuxième vague, ce sont les jeunes qui sont fauchés. Certains sportifs, en bonne santé. Certains atteints de comorbidité. Tous entre la vie et la mort.

Comment accepter cette avalanche de décès? Peut-on parler de fatalité face à une pandémie mondiale dans un territoire français depuis 1841 dont le Défenseur des Droits déplore en février 2020 la situation de désert médical et la difficulté d’accéder à des soins de base? Comment ne pas dénoncer les dégâts d’une politique de santé publique qui a choisi de transformer Mayotte en maternité comorienne géante (la plus grande d’Europe) aux dépens des autres spécialités médicales? Comment ne pas voir dans ces morts le refus d’investir dans une offre médicale locale complète mais de prioritairement envoyer les patients à la Réunion? Quel miracle sanitaire peut-on espérer de quelques dispensaires et un mini-hôpital avec 12 lits de réanimation pour 450 000 habitants perdus dans l’Océan Indien?

Comment accepter la saturation hospitalière mi février et les solutions systématiquement bricolées en retard par les autorités face au tsunami du variant sud-africain alors que l’OMS a lancé l’alerte mondiale le 23 décembre, le Conseil Scientifique à Paris le 12 janvier et que la Préfecture a attendu le 4 février pour déclarer le confinement? Comment admettre le discours officiel de l’ARS et la Préfecture repoussant ce confinement pour préserver l’économie clandestine? L’Etat pense gouverner un cimetière et faire consommer les morts à Mayotte? La mise à l’index culpabilisante de la population alors que rien n’est sérieusement mis en œuvre pour imposer le respect des mesures sanitaires?

Par satellite, nous regardons à la télévision le ministre de la Santé se dépoitrailler pour être vacciné alors que la vaccination commence péniblement avec un mois de retard sur notre île. Olivier Véran n’a pas daigné faire le déplacement à Mayotte. Pas plus que ses collègues de l’Outre Mer Sébastien Lecornu ou de l’Intérieur Gérald Darmanin: il est vrai qu’il leur faudrait répondre des plans sécurité inopérants face aux bandes jeunes ultra-violents qui font régner la terreur sur l’île depuis des années. Peut-être auraient-ils du mal à expliquer pourquoi les bateaux chargés de clandestins comoriens contaminés ou malades continuent à arriver quotidiennement sur les plages de Mayotte alors le président Macron répète que la fermeture des frontières est impérative pour éviter toute contamination extérieure.

On observe la Préfecture désormais imposer 6 jours d’examen administratif des motifs impérieux pour sortir de l’île mais on voit aussi sur les réseaux sociaux les passeurs se filmer entrain de débarquer en pleine journée avec leur cargaison de migrants sous l’œil impassible des autorités. Un bâtiment de la Marine nationale est venu croiser en tout et pour tout quatre jours dans les eaux de l’ile en spécifiant que son activité n’inclue pas la lutte contre la crise aigüe de l’immigration clandestine… Mayotte la pestiférée est devenu l’angle mort d’une République qui gesticule. Pour l’octroi d’aide alimentaire d’urgence, les services de l’Etat excluent arbitrairement de cette aide dite inconditionnelle tout bénéficiaire mahorais du RSA… Sur une île qui compte 70% de la population en situation de pauvreté, où le RSA fixé à 283 euros pour une personne seule n’atteint que la moitié du montant fixé en métropole et que s’acheter à manger y coûte 60% plus cher, la Fraternité républicaine peut se rhabiller et ne passera pas par l’aide alimentaire.

Polluée par des directives administratives aux lectures partisanes totalement hors-sol, la lâcheté du personnel politique local obnubilé par les élections et castré par une Préfecture omnipotente et sourde, Mayotte meurt. Littéralement.

Estelle Youssouffa (Présidente du Collectif des Citoyens de Mayotte).

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