janvier 25, 2021

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« La France n’a pas été à la hauteur » pour Mayotte, selon Madi Souf

Invité sur le plateau de l’émission Ce Qu’il Faut Dire (CQFD) pour Kwezi TV, Madi Souf, grande figure de la résistance locale et actuellement maire de Pamandzi et président de l’association des maires de Mayotte, revenait avec Patrick Millan sur l’indépendance de l’île, et sur la départementalisation de cette dernière.

Patrick Millan : En prônant la départementalisation, n’avez-vous pas menti aux Mahorais ?
Madi Souf : Non. Seule la départementalisation pouvait sauver Mayotte. Elle a désormais les compétences du département et de la région, même si elle n’en a pas les moyens. On demandait déjà d’être détachés des Comores en 1958.

PM : Mayotte est-elle plus proche de Madagascar que des Comores ?
MS : Tout à fait. Quand vous allez à Nosy Be, il y a une trentaine de kilomètres de l’aéroport à la ville, mais le paysage, c’est Mayotte ! Tout ce qui est coutumes, djinns, ou famille, nous prouve que Mayotte est plus proche de Madagascar que des autres îles. Mayotte est peuplée de 40% de Malgaches, qui parlent Shibushi.

PM: Nous sommes en 2021, et allons fêter le dixième anniversaire de la départementalisation. Qu’avez-vous ressenti le 31 mars 2011, lors de cette décision ?
MS : C’était un grand « Ouf », après un combat de 50 ans. On a gagné. Mais, pour avoir voyagé, je savais aussi qu’il restait beaucoup de travail à faire. Marcel Henry avait parlé de « matsembé », des miettes de riz, pour désigner les moyens qui nous seraient alloués par la France.

« Encore aujourd’hui, nous n’avons que des moyens de département, pas de région »

PM : Aujourd’hui, des gens à Mayotte se disent que le département ne ressemble pas à ce qu’ils auraient imaginé il y a 10 ans. Qu’en pensez-vous ?
MS : J’en suis conscient, car je n’ai jamais complètement quitté la vie politique. Il n’y avait pas tous les ingrédients pour accompagner les actions sociales. C’est ce qui fait qu’il y a tous ces problèmes aujourd’hui. Il fallait mettre les moyens tout de suite. Encore aujourd’hui, nous n’avons que des moyens de département, pas de région.

PM : Qu’est-ce qu’il va falloir faire ces 10 prochaines années ? A quoi ressemblera Mayotte en 2031 ?
MS : Dix ans, c’est peu, avec tout le retard que nous avons. Il faudrait que l’Etat et les politiciens locaux se réunissent pour fixer des objectifs. Pour moi, le désenclavement est la priorité. Nous devons améliorer les routes, l’aéroport, et pourquoi pas construire un pont entre Grande Terre et Petite Terre !Aujourd’hui, des investisseurs qui ne peuvent rester qu’une journée à Mayotte sont obligés d’attendre après les barges. C’est un frein au développement économique de Mayotte. Nous continuerons aussi de construire des écoles, des lycées… Nous sommes l’un des départements les plus dynamiques de France, il faut s’occuper de notre jeunesse pour éviter la délinquance.

« Ce n’est pas un département 100% mahorais »

PM : Est-il possible d’enrayer cette délinquance ? Et comment faire ?
MS : On dit ici qu’un enfant est l’enfant des juges. Il y a des différences d’éducation et de société entre la métropole et Mayotte. Si un enfant métropolitain n’a pas de beurre sur son pain, c’est une punition. Alors que l’enfant mahorais s’en fout, il prend le pain sec ! Mais tout est lié à la faillite de la France. La France n’a pas été à la hauteur. Le pays est en train de se vider, et les Mahorais.es ne partent pas seulement pour une meilleure éducation, mais aussi pour de meilleures prestations sociales et sanitaires.

PM : La France a-t-elle fait exprès, ou avait-elle d’autres préoccupations ?
MS : C’est un peu des deux. Mais Mayotte ne fait que 374 kilomètres carrés. La France avait les moyens de la développer. Elle n’a pas voulu le faire. J’ai souvent entendu « On ne va pas développer Mayotte plus vite que les Comores, pour ne pas tenter les Comoriens ». La France a voulu laisser pourrir la situation, avoir un pied aux Comores, l’autre à Mayotte. Ce n’est pas un département 100% mahorais. L’heure est arrivée, pour nous élus, de commencer à s’unir d’une même voix.

« C’est un devoir pour moi de parler »

PM : Les générations à venir, qui n’ont pas connu ce que vous avez connu, la résistance, les tortures, parviendront-elles à travailler avec les Comores ?
MS : Nous n’y arriverons qu’à une seule condition : que les Comores reconnaissent que Mayotte est française. Sinon, on n’y arrivera pas. Pour eux, Mayotte est comorienne. Dans cette affaire, on ne sait pas à quoi joue la diplomatie française.

PM : Serez-vous là le 31 mars 2021, pour fêter les 10 ans de la départementalisation ?
MS : J’espère que le Ciel me donnera la chance d’y être. Ce sera un grand honneur de fêter ces dix ans, même s’ils ne sont pas les dix ans de développement que l’on attendait. Même au niveau européen, il y a certains fonds auxquels nous n’avons pas accès. J’espère qu’à partir de 2021, d’autres horizons existeront pour l’avenir de Mayotte.

PM : Pourquoi avez-vous accepté cette interview, de reparler du passé ?
MS : Mayotte, et les Comores aussi d’ailleurs, sont des sociétés orales. C’est donc un devoir pour moi de parler de certaines choses qui se passaient avant, que peut-être la jeunesse mahoraise ou les métropolitains qui s’installent ici ne connaissent pas.

Propos recueillis par Axel Nodinot. Article à retrouver dans le France Mayotte Matin du 23 décembre. Interview vidéo à retrouver sur YouTube.

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